Les écoles - Julia Marie Antoinette Rainaud
A partir de 1880, la commune d'Achicourt possède officiellement une école publique de filles, aussi Léopold Bernard accueille-t-il une institutrice dans les locaux de la Mairie. Parmi les institutrices qui se succèdent à Achicourt, Julia Marie Antoinette Rainaud a enseigné suffisamment longtemps pour nous permettre de retracer la vie d'une institutrice à la fin du XIXème siècle. En effet, Mlle Rainaud enseigne à Achicourt du 4 avril 1885 au 30 avril 1914, date de sa retraite. Son dossier répertorié aux Archives Départementales du Pas-de-Calais nous a permis de suivre la carrière de cette institutrice, carrière qui a suscité à la fois scandales et éloges.
Julia Marie Antoinette Rainaud est née le 3 février 1856 à Saint-Omer; elle est la fille d'un employé aux contributions indirectes qui s'installe à Douai avec son épouse peut-être au moment de sa retraite. La correspondance trouvée dans le dossier personnel de l'institutrice nous signale la présence d'une deuxième fille au sein de cette famille. Julia Rainaud effectue ses études chez les religieuses ainsi qu'elle l'indique dans une lettre du 18 avril 1875 adressée à l'inspecteur d'Académie: "J'ai fait une éducation chez les Religieuses Augustines à Carvin". Elle n'a pas été élève à l'école normale mais obtient en mars 1873, soit à l'âge de 17 ans un brevet simple. L'école normale d'institutrices d'Arras ouvre ses portes le 1er octobre 1883 et Julia Rainaud y suivra des cours car elle obtient son certificat d'aptitude pédagogique en mars 1886, soit un peu plus de 10 ans après sa nomination à son premier poste d'institutrice en 1875 (ce que fit également Léopold Bernard).
Julia Rainaud reste célibataire en raison de la présence de sa sœur qui vit avec elle et dont elle doit s'occuper.
La carrière de Julia Rainaud débute à Hocon le 27 avril 1975 comme adjointe, avant d'être titularisée l'année suivante à Maresquel, commune où elle enseigne un an avant d'obtenir un poste à Wingles le 21 septembre 1877, poste où elle connaît ses premières difficultés ainsi qu'en témoigne une lettre du maire de Wingles du 18 août 1880 adressée à l'inspecteur d'Académie : "J'ai à me plaindre ainsi que beaucoup de personnes du village de Mlle Rainaud, notre institutrice. Les élèves sont négligées et elles ne font pas beaucoup de travail.... ".
Afin d'éviter une détérioration de la situation, Julia Rainaud est nommée à Labourse avant d'enseigner à Lens, à partir du 31 mars 1881. Dans cette commune, la carrière de Julia Rainaud est également sujet à polémiques en raison de l'attitude de sa sœur qui a "une nature pervertie". Afin d'éviter que la mauvaise réputation de sa sœur ne lui porte préjudice, l'institutrice accepte un nouveau poste à Hénin-Liétard en septembre 1883 et l'inspecteur lui recommande de tenir sa sœur éloignée de l'école. C'est donc une carrière extrêmement mouvementée et controversée que connaît cette jeune institutrice qui s'établit à Achicourt à partir de 1885, soit 10 ans après sa première nomination. Rapidement, à Achicourt, Julia Rainaud acquiert une réputation sans faille confirmée par les rapports d'inspection : "Mlle Rainaud est une maîtresse de bon cœur, modeste, ayant à cœur de bien faire, de réussir. Elle ne manque ni d'aptitude, ni d'un certain savoir-faire. Elle voit juste, et chose que l'on ne rencontre pas chez toutes les institutrices, elle comprend ce qu'on lui dit". "Elle se plaît à Achicourt où elle est fort estimée". De même que Léopold Bernard, Julia Rainaud reçoit très régulièrement la visite de l'inspecteur : 24 inspections en 29 ans de carrière d'enseignement à Achicourt !
Les divers rapports d'inspection apparaissent sans cesse élogieux: "Mlle Rainaud est une institutrice modèle" (rapport du 14 mars 1891). Mais durant sa carrière à Achicourt, Julia Rainaud rencontre quelques difficultés avec ses adjointes, problème soulevé à plusieurs reprises par l'inspecteur : "Bonne école en un mot qui serait excellente si Mlle Rainaud était mieux secondée (sur 2 adjointes, elle en a toujours une qui ne va pas)" (rapport du 14 mars 1891), ou encore "Si la classe enfantine était aussi bien dirigée que les deux classes élémentaires, l'école de Mlle Rainaud serait presqu'une école modèle. Rien n'échappe à l'œil ni à la vigilance de l'institutrice; l'ordre, la propreté et la discipline règnent sauf chez Mme Maillard". C'est le 5 septembre 1882 que le conseil municipal d'Achicourt a voté la création d'un emploi d'adjoint et d'adjointe en raison du nombre important d'élèves par classe : environ 120 élèves. Aussi à partir du 1er février 1883, Léopold Bernard et Julia Rainaud bénéficient-ils d'un allégement des effectifs grâce à l'arrivée d'adjoints et d'adjointes. Il est difficile de trouver le nom des adjointes de Julia Rainaud durant sa carrière; toutefois, à travers la correspondance comprise dans son dossier on trouve le nom des deux adjointes en 1894 : Mlle Colet et Mlle Montigy.
Même si l'inspecteur souligne à plusieurs reprises ces quelques problèmes vis-à-vis des adjointes, l'institutrice Julia Rainaud fait l'objet de distinctions honorifiques : elle obtient le 10 juillet 1894, une médaille de bronze pour le travail réalisé au sein de l'école publique de filles, puis un prix pour la tenue de la bibliothèque de l'école le 14 mars 1886. Autant de prix qui reflètent le dévouement de l'institutrice pour son école, sa passion de l'enseignement, ainsi qu'elle le souligne lorsqu'elle remercie l'inspecteur suite à ses distinctions honorifiques: "Je suis heureuse, bien heureuse M. l'inspecteur, et c'est à vous que je le dois. Je voudrais pouvoir vous montrer combien est sincère ma gratitude, combien est grand mon désir de rester digne de votre confiance. Je ne le puis qu'en travaillant (... ). Je vous demande pardon de vous importuner mais je désire vous dire encore une fois: merci de tout mon cœur'". Plusieurs lettres adressées à l'inspecteur sont conservées dans le dossier de l'institutrice, correspondance précieuse qui nous permet d'avoir une image de cette société de la fin du XIXème siècle et d'apprendre que Julia Rainaud connaît des problèmes de santé signalés par le Docteur Albert Pollet qui pratique à Douai et dont on possède des certificats médicaux.
Déjà en 1883, l'institutrice prend plusieurs mois de congé avant d'enseigner à Dainville en raison des scandales qui l'ont affectée et qui sont nuisibles pour sa santé. En effet, Julia Rainaud est atteinte de bronchite chronique; l'inspecteur lui-même évoque son état lors de son inspection de 1891: "Sa santé laisse à désirer en ce moment; peut-être ne se ménage-t-elle pas en classe 1".
Les rapports d'inspection indiquent également l'évolution du traitement de l'institutrice. En 1979, ses revenus s'élèvent à 700 F, comprenant :
une partie fixe de 200 F
la rétribution scolaire de 360 F
l'éventuel (les primes) de 95 F
un complément de 55 F.
A titre de comparaison, ils s'élèvent à 1050 F en 1885 dont 150F de secrétariat de mairie qui lui permettent d'améliorer son salaire; à la même époque, Léopold Bernard gagne 1000 F de traitement fixe, mais grâce aux divers suppléments, son traitement atteint 1500 F. C'est un maigre salaire que perçoit Julia Rainaud qu'elle doit améliorer grâce à des travaux suppléments recherchés par tous les instituteurs et institutrices de l'époque.
Julia Rainaud est une institutrice qui a traversé l'ensemble de cette période agitée durant laquelle se mettent en place les lois Ferry qui entraînent de nombreux conflits; c'est un personnage d'autant plus intéressant qu'elle a étudié chez les religieuses, s'est heurté à maintes controverses avant d'effectuer une brillante carrière à l'école publique de filles d'Achicourt pendant 29 années durant lesquelles elle s'est entièrement dévouée à l'enseignement.
Mes sources :
- L'enseignement à Achicourt de 1789 à 1914, publié à l'occasion des 20 ans du Collège Adam de la Halle.